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Dette, déficits et crise de l’euro : refuser les termes du débat

La machine est maintenant bien huilée : notre actualité est rythmée par le spread, la notation, les réactions de Mr. Lèmarché (à Tokyo, Paris, Bruxelles, Londres ou New York) à la servilité avec laquelle nous courbons l’échine sous la culpabilité de nos trains de vie supposément dispendieux et l’angoisse que nous sommes supposés éprouver à l’idée d’une « explosion de la zone Euro ». De la droite néo-libérale au centre (supposé de) gauche social-démocrate, nous devons faire preuve de subtilité pour distinguer les nuances programmatiques. Heureusement pour la dignité de l’écologie politique, sa posture essentiellement environnementale la tient écartée de ces discussions entre gens sérieux. L’extrême-gauche surfe avec une certaine habileté, sur le mode « c’est leur crise, pas la nôtre », comme si nous pouvions aller sur la planète Mars.

D’autres voies existent et doivent être construire. Elles demandent avant tout de refuser les termes du débat.

De la gestion de la dette

En ce début d’hiver, l’agence de la Dette nous annonce que 270.000 belges ont prêté 5.729.300.000 euros. Donc, près de 3% de nos concitoyens (en ce compris les nouveaux nés, les minimexés sans oublier nos chômeurs trop nantis) ont prêté en moyenne plus de 21.000 euros chacun. Le plus drôle ? La presse unanime applaudit, sans se poser la moindre question sur ce qu’il est possible de réaliser avec l’incroyable patrimoine détenu par les belges. Entendons nous : pas de simplisme et tous ces prêteurs ne sont pas fortunés. Mais en se référant à Frédéric Lordon et à sa proposition d’un système socialisé du crédit il y a là à tout le moins les moyens financiers pour concevoir une autre société, d’autres modes de financement de l’économie. Pour ceux qui l’auraient oublié, le dernier sauvetage de la banque Dexia n’a coûté « que » 4 milliards d’euros.

Pour faire plus basique, si on contemple quelqu’un en train de se goinfrer quotidiennement d’huîtres, de foie gras et de homard à côté d’un enfant qui crève de faim, on peut demander une fois, deux fois, trois fois un minimum de solidarité. À la fin, l’indifférence agace et on peut être tenté de mettre le gros à bas de sa chaise et d’organiser la redistribution soi-même. Alors, donc, oui, un défaut sur une dette (la nôtre, celle de la Grèce, de l’Italie ou de quiconque) serait un drame pour nombre de petits épargnants ; mais ce drame ne serait rien en regard du séisme que cela représenterait pour les plus gros détenteurs.

Ou quand l’arme du défaut brandie envers les plus humbles se retourne contre les plus nantis... si on refuse les termes du débat.

De la gestion des déficits

Ainsi donc, nos États seraient trop dispendieux, devraient se serrer la ceinture et nous avec. Je ne sais pas vous, mais moi je ne vois pas vraiment où les services publics seraient en croissance : où sont les dépenses supplémentaires et récentes en soins de santé, en enseignement, en culture, en lutte contre le réchauffement climatique ? Nulle part ! De plus en plus nombreux sont ceux qui arbitrent non pas sur les marchés financiers mais bien entre visite chez le médecin, viande, livres, pour ne pas parler du logement ou de vacances. Arrêtons une seconde de déconner ! La fiscalité sur les hauts revenus, l’impôt des grosses sociétés sont en baisse constante ! On continue d’exciter le citoyen lambda avec la pression fiscale excessive. Et c’est vrai : si on travaille à temps plein au salaire minimum, le dernier euro est taxé à 40%. Si on gagne un million d’euros par an, le dernier euro est taxé à 50%. Cherchez l’erreur...

Il n’est pas dans mes habitudes de faire référence aux États-Unis, mais jusqu’au début des années ’60 du siècle dernier, les derniers dollars des plus hauts revenus étaient taxés à 91% ! Pendant ce temps, la Fédération des Entreprises Belges et son représentant de commerce, l’ex Ministre des Finances Didier Reynders vantent les « emplois créés » par les structures typiquement belges qui permettent aux multinationales de pratiquer l’évasion fiscale.

Bref, il nous est demandé d’être vertueux pendant que les impôts baissent pour les plus nantis d’entre nous. On nous ressasse ad nauseam qu’on n’y peut rien, que c’est la concurrence fiscale. Et pendant ce temps, notre bel et austère état spolie identiquement nos voisins de leurs ressources... pour autant bien sûr que nous comprenions clairement qu’il est inutile d’espérer des ressources fiscales sous peine qu’un autre voisin se montre plus rapace que notre Belgique, paradis fiscal pour certains.

Quand je parlais de refuser les termes du débat...

De la crise de l’Euro

Dette, déficits : historiquement, il n’y a rien, mais rien du tout qui soit exceptionnel dans la situation actuelle. La Belgique (et la France, et l’Allemagne,...) ont déjà connu situation plus grave. Tout cela ne sont que problèmes d’enfants à coté du vrai problème : la menace de sanction, de mise sous tutelle (du FMI, de l’Union Européenne, du Fonds Européen de Stabilité Financière, de ma belle-mère) si nous ne sommes pas bien sages. Ainsi donc, les grecs (et les italiens, les espagnols,...) pourraient être exclus de la zone Euro !

Le débat est lancé : devons nous sortir de la zone Euro ? Et bien là, pour le coup, je réponds clairement non, trois fois non. En tout cas, pas tant qu’il n’est pas possible d’exercer ni un contrôle sur les capitaux ni une traçabilité de ce qui sort (et de ce qui rentre aussi). Ceux qui évoquent sans rire une sortie brutale de la Grèce (ou de quiconque) de la zone Euro la condamnent ni plus ni moins qu’à une rapide famine, au sens littéral du terme (cette famine a d’ailleurs démarré, en raison des incroyables fuites de capitaux hors de Grèce). Hormis durant ces vingt dernières années, il a toujours été possible de contrôler les flux de capitaux. Nous vivons donc une erreur de l’histoire, erreur qu’il convient de réparer d’urgence.

L’Allemagne serait donc le vertueux financier des dépensiers autres pays ? Mais laissons là donc sortir de la zone Euro ! Laissons là retrouver ce très cher Deutsche Mark, qui ne tardera pas à devenir de plus en plus cher, à tel point qu’il sera impossible aux autres européens d’acheter les exportations allemandes [1]

L’Euro, ce n’est pas qu’une monnaie, c’est un mode de fonctionnement ultra-libéralisé. Les centaines de milliards y fusent à vitesse électronique. La situation devient très farce lorsqu’on prend un peut de recul et qu’on imagine une posture à la Ghandi : on s’assied et on attend voir ce qui se passe.

Gageons que le vertueux puissant deviendra beaucoup plus doux si l’ensemble des petits s’unissent dans leurs intérêts bien compris.

Pour conclure (provisoirement, et en attendant vos commentaires)

Point de recette miracle assurant un lendemain radieux à un hypothétique grand soir. Simplement un ensemble d’invitations à refuser les termes du débat tel qu’il est posé :

- Non, il n’y a pas de fatalité d’une dette qui nous écraserait et nous empêcherait de penser un futur non contraint

- Oui, nos déficits sont maîtrisables, à condition de repenser a minima les conditions d’exercice de nos solidarités

Non, nous ne devons pas craindre une menace d’exclusion de l’Euro : « ils » auraient bien trop à y perdre.

Cette invitation n’est rien d’autre qu’une incitation à... parler politique. Chiche ?